Les ressortissants du Grand Nord sont désormais en ordre de bataille derrière un symbole : Alassane D. Ouattara (Ado).
Si à l'époque de sa primature, aucun leader ne se dégageait réellement pour cristalliser l'espoir de la région septentrionale du pays, aujourd'hui c'est chose faite. De ce fait, entre la première charte où Ado et Laurent Dona-Fologo étaient présentés comme des "successeurs désignés à la tête de l'Etat", la deuxième charte recommande de faire bloc autour d'un seul parmi les "nombreux fils du Grand Nord qui, par leur compétence, leur intégrité morale et leur dévouement, sont tout aussi aptes à jouer les premiers rôles dans ce pays" : Ado. Cela est désormais une vérité de la Palisse. Toute la région "intrinsèque" du Grand Nord se reconnaît en lui et ne jure plus que par lui.
Le président du RDR se révèle, à la vérité, un fin manœuvrier. Le 1er octobre 1992, à l'émission "Questions au Premier ministre" de la Télévision nationale, il a parlé de la Charte du Nord qui circulait sous les manteaux, en affichant le détachement. "Je ne sais pas s'il s'agit de la Charte du Nord, mais j'ai vu un document, je crois en début d'année, concernant un soutien au gouverneur Ouattara pour le travail qu'il fait", a-t-il affirmé, avant d'exprimer son étonnement devant les réserves émises par certains devant le danger du séparatisme contenu dans le document : "On me dit maintenant, parce que les gens du Nord vous soutiennent, est-ce que ça pose problème. Pourquoi voulez-vous que ça pose problème ?"
"L'Ivoirien du Nord", comme il s'est présenté à cette émission, a su surfer sur les problèmes réels (disparition de la chefferie traditionnelle) et capitaliser, au fil des années, les frustrations (contrôles intempestifs des pièces d'identité) de ses compatriotes du Nord. "Mes compatriotes du Nord pensent que certains Ivoiriens les considèrent comme des personnes n'ayant pas les mêmes droits. Une sorte de délit de patronyme", explique-t-il avec un désintérêt feint au plus fort de la controverse sur sa nationalité (Cf. Jeune Afrique n°2.062 du 18 au 24 juillet 2000). Intelligemment, le président du RDR a fait partager aux ressortissants du Nord les embûches constitutionnelles qui se dressent, devant lui, sur le chemin de la magistrature suprême. Surtout que le 9 octobre 1999, alors qu'une information judiciaire était ouverte contre lui pour "faux dans des documents administratifs (ses deux cartes nationales d'identité ivoiriennes), faux et usage de faux", il déclarait, à Paris, que les autorités l'empêchaient de se présenter parce qu'il était musulman et fils du Nord.
Aujourd'hui, la mayonnaise a définitivement fini par prendre. Et, sous l'effet d'une baguette magique, le président du RDR a réussi avec beaucoup d'habileté à blanchir son mandat au poste de Premier ministre. Qui a pourtant été émaillé d'atteintes aux droits des musulmans. Des mosquées ont été violées par des policiers à Abobo-gare. Les membres du Conseil national islamique (CNI, organisation religieuse musulmane) ont été dispersés, à coups de gaz lacrymogène, à l'occasion du congrès constitutif de leur association. Les cartes d'identification infalsifiables et des cartes de séjour ont été instaurées.
Toute la communauté du Nord à laquelle les politiciens ont inculqué une mentalité d'assiégé s'identifie désormais à Ado. Il a créé une adhésion collective du Grand Nord à sa personnalité, au point que d'un, le ministre Amadou Soumahoro, maire de Séguéla, n'a pas hésité à soutenir que refuser la nationalité ivoirienne à Ado, c'est la refuser à tous les ressortissants du Nord. De deux, le RDR a boycotté les législatives de décembre 2000 pour protester contre l'invalidation de sa seule candidature.
La tâche ne fut pas ardue pour le président du RDR. D'une part, la caricature a facilement alimenté la crise identitaire des ressortissants du Nord. La Constitution pour laquelle Ado et son parti ont donné des consignes positives de vote, a été accusée de catégoriser les Ivoiriens parce que le leader du RDR a été disqualifié pour "nationalité douteuse". L'opération d'identification à laquelle les dirigeants du RDR se sont soumis avant d'inviter les militants et tous les Ivoiriens à en faire autant, est rejetée. On la soupçonne, plus à tort qu'à raison pour braquer les militants, d'être destinée à retirer la nationalité ivoirienne à des ressortissants du Nord, Ivoiriens authentiques.
D'autre part, Ado a trouvé un champ politique nordiste en friche. Sékou Sanogo, le général Thomas d'Aquin, le ministre Mohamed Lamine Fadika, le président Laurent Dona-Fologo... ont été des leaders... locaux. Leur charisme et leur aura ont difficilement franchi les frontières de leur département ou de leur région d'origine. Contrairement à ces pontes, Ado est aujourd'hui celui qui fédère tout le Grand Nord. Dans les dix départements du Nord "intrinsèque" -qui exclut Bondoukou et Bouna-, le RDR a raflé tous les sièges aux élections municipales et des conseils généraux. Tous les élus sont des "sous couverts" d'Ado, parce qu'ils ont battu, tous, leur campagne électorale avec des tee-shirts à l'effigie du président du parti. Et les populations ont massivement voté pour ces candidats pour manifester leur soutien à Ado. De sorte que d'illustres anonymes, qui jurent fidélité et soumission au "Brave tchê", ont remporté haut la main les élections. Car Ado est la clé sésame, au Nord.