Comment expliquez-vous l'enrichissement rapide de certains dirigeants des FN ? Vous êtes-vous personnellement enrichi? Détenez-vous, comme certains le prétendent, des propriétés dans des pays voisins?
Je ne détiens qu'une seule propriété, à Ferkessédougou, dans mon village natal. Je suis en train d'y faire construire une résidence, grâce à mes émoluments de ministre d'État (de 2003 à 2007, NDLR) et de Premier ministre.
Mais à Ouagadougou, vous êtes aussi chez vous?
Oui, j'y suis chez moi. Mais je n'y possède rien. Quand je m'y rends, c'est le président Blaise Compaoré qui prend les dispositions pour que je sois logé.
Comment ont évolué vos rapports avec Laurent Gbagbo et ses proches?
Ils se sont notoirement améliorés. Nous nous respectons. J'ai rencontré la première dame, Simone Gbagbo, à deux reprises, pour aplanir quelques différends. Je crois que nous nous sommes compris. L'ancien leader des jeunes patriotes, Charles Blé Goudé, mon vieux compagnon de la Fesci, avait envoyé des émissaires avant même que je sois nommé Premier ministre pour rétablir le dialogue entre nous.
Avez-vous, comme le prétendent certains de vos adversaires, conclu un deal avec Gbagbo, au terme duquel vous devez l'aider à gagner afin qu'il vous cède le fauteuil présidentiel dans cinq ans?
Je ne m'attarderai pas sur ces ragots. J'ai été nommé Premier ministre dans le cadre d'un partage du pouvoir entre deux forces belligérantes. Reconnaissez-moi un minimum de bon sens pour ne pas me brûler les ailes avec des calculs sur une transition aussi précaire qu'aléatoire.
On vous appelle aujourd'hui le " fils " de Gbagbo, revenu dans la maison du père après s'être rendu dans celle d'Alassane Dramane Ouattara. Je ne suis pas un fils bâtard pour me promener de père en père. Je n'ai pas honte de reconnaître que j'ai partagé les convictions et le combat de Gbagbo au début des années 1990. Nous avons subi les mêmes brimades du pouvoir d'Houphouët-Boigny et de Bédié. En 1997, Gbagbo et moi avons rompu. Et nous ne nous sommes revus que le 23 janvier 2003 à Paris, dans le bureau du ministre français des Affaires étrangères.
Si Gbagbo vous avait donné votre part après son arrivée au pouvoir, en octobre 2000, y aurait-il eu une rébellion?
Qui vous a dit qu'il ne m'a pas proposé ma part? J'ai refusé de renoncer à mes convictions après son élection. Je ne pouvais décemment pas aller à la soupe dans une Côte d'Ivoire qui s'enfonçait dans la dérive xénophobe, l'exclusion ethnique et la violence politique.
Disputez-vous à Alassane Dramane Ouattara le leadership du Nord?
Mes rapports avec Alassane Ouattara sont bons. Il fait partie de ceux qui m'ont encouragé à entamer un dialogue direct avec Gbagbo. Pourquoi voulez-vous que nous soyons rivaux? Je ne suis pas militant de son parti et, pour l'instant, ne suis candidat à rien. Qu'est-ce qui peut bien nous opposer? Et puis, pourquoi nous confiner tous les deux au Nord?
Qu'en est-il d'Henri Konan Bédié, avec qui les rapports étaient, par le passé, conflictuels?
Les contextes et les hommes évoluent. Bédié a pu se réconcilier avec Ouattara, alors qu'ils étaient des ennemis jurés. A fortiori, il peut se réconcilier avec moi.
Voici un an que vous avez été nommé Premier ministre. L'opposition, ainsi que l'aile dure du camp présidentiel qui ne vous est pas favorable, estiment que vous ne pouvez revendiquer qu'un maigre bilan...
Le gouvernement que je dirige a une particularité: il est composé de représentants des six plus grandes forces politiques du pays. Prétendre que cette équipe a échoué revient à dire que l'ensemble de la classe politique ivoirienne a échoué. Ce n'est heureusement pas le cas. Les audiences foraines ont eu lieu sur l'ensemble du territoire. À ce jour, 380000 personnes sont dotées de leur jugement supplétif. Un opérateur technique, Sagem Sécurité, a été désigné. Il doit procéder à l'identification et à l'inscription de la population sur les listes électorales. Les élections sont plus que jamais une perspective crédible en Côte d'Ivoire. D'autre part, les deux forces ex-belligérantes ont défilé ensemble sur l'ensemble du territoire, le 7 août, à l'occasion de la fête nationale. Le chef de l'État a effectué sa première visite au Nord. Ce qui était inimaginable il y a quelques mois est devenu banal depuis le démantèlement, le 16 avril, de la " zone de confiance " qui divisait le pays en deux. Les signes de la normalisation se multiplient. N'êtes-vous pas déçu par le faible nombre de jugements supplétifs délivrés par les audiences foraines?
Ce sont ceux qui ont fait les estimations au départ qui doivent les revoir à la baisse. Ces audiences foraines exceptionnelles, qui durent depuis trois mois, auront, à leur terme, délivré environ 500000 jugements supplétifs. Un demi million de citoyens vont sortir de l'anonymat administratif. La classe politique doit maintenant trancher le dilemme suivant.
Faut-il, au risque de retarder les élections, prolonger les audiences foraines pour toucher davantage de monde? Où doit-on s'arrêter là, laissant le soin au futur président élu d'ouvrir de nouvelles audiences foraines exceptionnelles pour régulariser les citoyens qui seront restés sans papiers?
Sagem Sécurité est confronté à des contraintes financières, techniques et politiques pour procéder à l'identification.
On sait que l'entreprise est incapable de mener l'opération dans le délai imparti pour organiser les élections... Allez-vous accorder des crédits nécessaires?
Nous sommes en négociation avez des responsables de l'entreprise pour régler les problèmes financiers. Les bailleurs de fonds hésitent à nous accompagner. Mais c'est une question de dignité nationale et de souveraineté. Je peux vous assurer que la Côte d'Ivoire financera l'identification de sa population et l'organisation des élections. Quant aux contraintes politiques, Sagem n'est pas venu en Côte d'Ivoire pour faire de la politique. Nous l'avons choisi parce qu'il est à la hauteur du défi technique. Il ne reste plus qu'à mettre en place l'instrument.
Pensez-vous qu'il faut reporter les élections?
S'il y a quelqu'un qui veut que les élections se tiennent au plus vite, c'est bien moi. L'accord de Ouagadougou m'interdisant d'être candidat, j'ai hâte d'être au lendemain du scrutin pour pouvoir enfin exprimer mes ambitions pour mon pays. Si le futur président élu souhaite associer les Forces nouvelles à la gestion du pays, nous aviserons. Sinon, nous aurons tout un champ politique à investir. Je suis souvent mal à l'aise dans les habits de Premier ministre dans un contexte pareil. Vivement les élections qui vont clore un cycle politique et ouvrir la voie à de nouvelles générations! Les proches du chef de l'État exigent le désarmement avant les élections. Et vous accusent de retarder sciemment la démobilisation de vos troupes...
Depuis le 22 décembre, nos éléments qui étaient au front à Tiébissou et ceux des Fanci à Yamoussoukro ont été regroupés dans des casernes à Bouaké. Le processus DDR (Désarmement-démobilisation-réinsertion, NDLR) est donc en marche. Mais le véritable désarmement, c'est celui des esprits. Le chef de l'État a effectué une tournée dans le Nord sans qu'il y ait eu un seul coup de feu. Au Kenya, il n'y avait pas d'armes, mais il y a eu 1500 morts... Ceux qui soupçonnent les FN de mauvaise foi dans la mise en œuvre du DDR ignorent que l'État, qui a mobilisé tous ses moyens pour payer 118 milliards de F CFA d'arriérés à la Banque mondiale, éprouve les pires difficultés pour payer à chaque combattant démobilisé les 90000 F CFA promis. Ça ne nous empêche pas de continuer le regroupement des FAFN (Forces armées des Forces nouvelles).
Qu'en est-il de la conservation des grades que les rebelles ont acquis au sein des FAFN et qu'ils entendent garder dans l'armée nationale?
Laurent Gbagbo et moi avons décidé de différer le traitement de cette question difficile pour avancer sur les autres chapitres moins compliqués de l'accord de paix. Le facilitateur, Blaise Compaoré, réfléchit de son côté et va nous soumettre ses propositions.
Que pensez-vous de Compaoré?
C'est un patriote africain, qui a une véritable vision de l'avenir. Il abrite chez lui les opposants brimés dans leur pays. Sur la route de l'exil, en 1982, Laurent Gbagbo est passé par le Burkina avant de regagner la France. À force de fréquenter le président Compaoré, j'éprouve une réelle affection pour lui. Je partage beaucoup de ses points de vue. Vous êtes également très proche du président gabonais, Omar Bongo Ondimba. Comment est-ce possible?
Il faut approcher Omar Bongo Ondimba pour saisir toute sa dimension. Il pouvait être proche de Félix Houphouët-Boigny, mais recevoir et aider Gbagbo. Il n'a rien à voir avec la caricature que les journaux occidentaux font de lui. Depuis que je l'ai rencontré pour la première fois à Kléber, en janvier 2003, il s'est pris d'affection pour moi et me traite comme son propre fils. Je me réjouis de cette relation, qui a beaucoup compté dans le succès diplomatique des FN. Il est vrai que nous avons eu cette chance d'avoir suscité la sympathie de certains chefs d'État africains.
Omar Bongo Ondimba, Abdoulaye Wade, Blaise Compaoré, en effet. Mais tous ceux-là ont en commun d'avoir été, à un moment ou à un autre, en froid avec Gbagbo...
Je rends justice à Wade, qui a été le premier chef d'État à m'avoir appelé après le début de la rébellion. Il m'a d'abord incité à ranger les armes et à dialoguer. Il m'a reçu à Dakar avec ma délégation, alors que nous étions en route pour la table ronde de Marcoussis. C'est peut-être ce geste qui a braqué contre lui Laurent Gbagbo.
Avez-vous parlé au président français, Nicolas Sarkozy, depuis son élection en mai 2007?
Non. J'ai rencontré ses ministres de la Défense, Hervé Morin, et des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, ainsi que le conseiller de l'Élysée pour l'Afrique, Bruno Joubert.
Vous sentez-vous mieux compris aujourd'hui à Paris qu'au temps de Jacques Chirac?
Je ne suis pas en quête de reconnaissance. En tant que Premier ministre, je traite d'État à État avec la France. Et œuvre pour que nos rapports soient plus adultes.
Les FN vont-elles se muer en parti politique?
D'un mouvement armé, les FN sont en train de se muer en une force responsable, crédible et apte à gérer les affaires de l'État. Pour l'heure, nous n'avons pas encore abordé la question de leur avenir. Il faut attendre le lendemain de l'élection présidentielle pour en parler. Allez-vous engager des discussions avec l'un des candidats? Et le soutenir pour l'élection présidentielle?
Je suis leader des FN, Premier ministre et arbitre du processus électoral. Dans un souci de neutralité, mon mouvement ne soutiendra aucun candidat. Ses membres, pris individuellement, en revanche, feront ce qu'ils veulent.
In Jeune Afrique n°2462 du 16 au 22 mars 2008
|