«Des pouvoirs étrangers, avec la collaboration de certains de nos frères Congolais, organisent des guerres avec les ressources de notre pays. Ces ressources, qui devraient être utilisées pour notre développement, pour l'éducation de nos enfants, pour guérir nos malades, bref, pour que nous puissions vivre d'une façon plus humaine, servent à nous tuer. Plus encore, notre pays et nous-mêmes sommes devenus un objet d'exploitation. Tout ce qui a de la valeur est pillé, saccagé et amené à l'étranger ou simplement détruit. Les impôts collectés qui devraient être investis pour le bien commun, sont détournés. Des taxes exorbitantes n'étranglent pas seulement le grand commerce et l'industrie, mais aussi la maman qui vit de son petit commerce. Tout cet argent prélevé sur nous, provenant de nos productions et déposé à la banque, est directement prélevé par une petite élite venue d'on ne sait où. (...) Cette exploitation est soutenue par un régime de terreur qui entretient l'insécurité (...) La déchéance morale a atteint un niveau si aberrant auprès de certains de nos compatriotes qu'ils n'hésitent pas à livrer leur frère pour un billet de dix ou vingt dollars».
Ce message, prononcé le jour de Noël 1999 par l'évêque de Bukavu, Mgr Kataliko, devait lui être fatal. Quelques jours plus tard, le prélat était déporté par les autorités du Rcd/Goma vers Butembo, dans le Nord de la province du Kivu, puis libéré, il succombait à une crise cardiaque peu de temps après son arrivée à Rome. En termes crus, il avait osé identifier la cause des multiples conflits qui ravagent le Congo : :l'attrait qu'exercent les ressources d'un pays qui est sans doute l'un des derniers Far West de la planète.
Répétons-le : depuis que l'économie s'est mondialisée, il n'y a plus de tabous. Les frontières ne sont plus inviolables, l'autorité des Etats n'est plus souveraine, le droit international lui-même est sujet à distorsions. Quant aux ressources, elles sont désormais à prendre, par le plus rapide, le mieux armé, le plus proche... Les nationales à la recherche de profits à court terme. C'est ce qui explique l'engouement pour l'Afrique centrale : alors qu'un peu partout dans le monde, les ressources minières ont déjà été fortement entamées, sinon épuisées, dans cette région peu accessible, longtemps défendue comme une chasse gardée par les sociétés belges du temps de la colonisation ou peu accueillante aux investissements pour cause de dictature, la plupart des gisements sont encore vierges ou mal exploités : diamants, cuivre, étain, charbon, fer, manganèse, mais aussi niobium, colombo-tentalite, cobalt, uranium, germanium, gaz méthane et pétrole, le Congo a de quoi susciter la convoitise. D'autres ressources encore font du pays une place stratégique, car chacun sait que leur possession fera la différence au cours des prochaines décennies. Il s'agit de l'eau, de l'énergie hydroélectrique, des terres arables, des forêts.
Pour prendre la mesure de ces richesses, il faut survoler la forêt équatoriale, depuis Kisangani jusqu'aux villes de l'Equateur. A l'exception de quelques trouées autour des agglomérations et du côté de la frontière ougandaise, le couvert végétal est pratiquement intact. La forêt, qui ondoie à perte de vue, n'est qu'à peine entamée par les pistes, les villages, les minces traces de l'activité humaine. Voilà dix ans, la forêt du bassin du Congo, la plus vaste du monde après l'Amazone, pratiquement inviolée. Mise depuis lors en coupe réglée, elle pourrait perdre 20% de sa superficie au cours des quinze prochaines années : en République démocratique du Congo seulement, plus de 400 exploitations illégales ont été recensées...
Le système fluvial qui traverse cette forêt est le plus puissant du monde. Avec un débit de 42.000 mètres cubes par seconde, qui ne varie que du simple au double, les ressources du fleuve Congo ont déjà inspiré de nombreux projets, comme l'irrigation de la Libye et la mise en valeur des déserts de la Namibie. En outre, le fleuve Congo est le seul à présenter, en son cours inférieur, une pente très forte, et ses rapides sont synonymes d'un extraordinaire gisement de puissance hydroélectrique - dont l'énergie potentielle est de 370 milliards de kilowattheures. Dans le Bas-Congo, le site d'Inga qui est loin de tourner à pleine capacité, est déjà relié aux réseaux interconnectés d'Afrique australe - Zambie, Zimbabwe, Afrique du Sud -, et certaines études s'attachent à un projet des axes de connexion supplémentaires. Inga pourrait être, en outre, relié à l'Angola, à la Namibie, à l'Afrique du Sud, tandis qu'en Afrique de l'Ouest, le site alimente déjà Brazzaville et pourrait, de là, approvisionner le Cameroun, le Gabon, le Nigeria. L'Afrique du Nord rêve d'un gigantesque projet qui relierait la République démocratique du Congo à l'Egypte en passant par la République centrafricaine, le Tchad, le Soudan.
Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que la première équipe de la Mission des Nations Unies, chargée en 2001 de la «réouverture» du fleuve, ait été composée d'observateurs militaires (uruguayens en l'occurrence), mais aussi d'hydrologues chargés d'études scientifiques.
Une terre de rêve
Le Congo est riche aussi de son immense potentiel en terres arables, des terres sous-peuplées (la densité moyenne ne dépasse pas 26 habitants au kilomètre carré). En certains endroits, sans engrais, il est possible de réaliser trois récoltes par an ! C'est cette terre fertile, généreuse qui a permis à la population de traverser toutes les épreuves. Si des dizaines de milliers de fonctionnaires se présentent encore chaque jour à leur poste de travail, alors qu'ils ne sont plus payés depuis des années, c'est aussi parce que, professeurs d'université, instituteurs, postiers, ils consacrent leur après-midi à l'agriculture, tandis que leurs épouses vendent au marché ce qui n'est pas consommé par la famille et soignent les leurs à l'aide de plantes médicinales.
D'autres ressources encore ne sont qu'à peine effleurées : le gisement de gaz qui dort au fond du lac Kivu, le pétrole qui vient d'être découvert dans le lac Albert et qui pourrait être exploité depuis Bunia, les hydrocarbures qui se trouvent dans la cuvette centrale et dont Kisangani est précisément le verrou. Est-ce un hasard si c'est à proximité de ces «réserves» (dans tous les sens du terme) que, depuis 1996, se sont déroulés les affrontements les plus meurtriers ?
Et comment s'étonner du fait qu'en tout Congolais, aussi pauvre soit-il, sommeille un millionnaire, qu'il calcule sa fortune potentielle en zaïres, en francs congolais ou en dollars ? Chaque citoyen de ce pays est persuadé qu'il est assis sur un coffre-fort et que les étrangers n'ont qu'une seule idée en tête, en voler la clé, s'emparer du trésor, et l'emporter outre-mer ou, plus simplement, de l'autre côté des frontières. Comment suggérer à nos interlocuteurs que trop souvent, alors que partout ailleurs on s'agite, on invente, les Congolais demeurent passifs, attendant que d'autres investissent, mettent en valeur les ressources de leur territoire. Car enfin, du temps de Mobutu, le président n'était pas le seul dépositaire de la fortune du pays : ses proches et les barons de son régime se sont enrichis autant que lui, sinon plus, ou plus discrètement. Mais, rien de tout cela n'a été investi dans des projets durables. Des sommes fabuleuses se sont envolées dans la consommation quotidienne, le faste, les placements mirifiques à l'étranger dont tout le monde a perdu la trace, dans ces banques suisses jalouses de leurs secrets.
Bien avant la chute de Mobutu, le potentiel du Congo faisait rêver ses voisins africains. Et les Rwandais ne furent pas les seuls, loin s'en faut, à songer à asseoir leur développement sur la «mise en valeur» (autrement dit l'exploitation) des ressources de la cuvette centrale. Museveni rêvait d'une route qui aurait relié Kampala à Kisangani, les Ethiopiens et les Erythréens se préparaient à s'associer à l'aventure. L'Afrique australe ne fut pas en reste : l'Angola engagea des troupes, le Zimbabwe, de l'argent, et l'Afrique du Sud était alors bien décidée à empocher les dividendes de ce que d'aucuns appelaient alors la «renaissance africaine». Un projet qui est aujourd'hui relancé sous le nom de Nepad (Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique) et qui se fonde, lui aussi,, sur le développement des infrastructures et l'exploitation de produits miniers.
Dès cette époque, bien sûr, les multinationales furent présentes. Elles avancèrent les capitaux nécessaires à la réussite de ce premier joint-venture africain : Consolidated Eurocan Ventures, une composante du groupe canadien Lundin, se proposa ainsi d'exploiter le cuivre et le cobalt de Tenke Fungurume au Katanga (un gisement qui renferme les plus hautes teneurs de cuivre et de cobalt du monde), la société canadienne Barrick Gold Corporation, deuxième producteur d'or du monde après la sud-africaine Anglo-American Corporation, s'est intéressée aux gisements d'or de Kilo Moto jusque-là gérés par l'Okimo (Office d'or de Kilo Moto) aujourd'hui entre les mains de la société anglo-ghanéenne Ashanti Goldfields.
Une autre société canadienne, Banro Resources, se porta acquéreuse de la Sominki (Société minière du Kivu), dont les gisements étaient riches en étain, en or, mais également, ainsi qu'on le découvrait plus tard, en colombo-tentalite, le fameux coltan qui allait s'imposer comme le minerai vedette de la deuxième guerre.
Quant à la «junior» American Mineral Fields (Amf), dont le siège est à Hope (Arkansas), la ville natale de l'ex-président Clinton, elle connut son heure de gloire lorsqu'en avril 1997, soit un mois avant l'arrivée des troupes de Kabila à Kinshasa, ses représentants signèrent à Lubumbashi trois accords miniers, pour une valeur totale de près d'un milliard de dollars : extraction de cuivre et de cobalt à Kolwezi, extraction de cobalt à Kipushi et construction d'une usine de traitement du zinc à Kipushi. A Kisangani déjà, où l'Amf avait acquis un comptoir d'achat de diamants, et à Lubumbashi ensuite, la société sut se montrer généreuse avec les rebelles qui bénéficièrent d'une avance de 50 millions de dollars sur les transactions, histoire de financer la guerre alors en cours et de prendre date pour l'avenir.
Des sociétés relativement modestes comme Amf, qualifiées de «juniors» sur la place de Toronto et qui acceptaient de traiter avec les «rebelles», n'étaient en réalité que des «poissons-pilotes» qui se proposaient, après la fin de la guerre, de revendre leurs avoirs aux transnationales. Ces dernières, avant de s'engager, exigeaient, et surtout que le nouveau régime ait renoué avec les deux huissiers du grand capital, le Fmi et la Banque mondiale.
On sait comment Kabila déçut ceux qui, militairement ou économiquement, avaient investi dans le renversement de Mobutu, remettant en cause les contrats miniers et reprenant contact avec ses amis de toujours, la Chine, la Corée du Nord, Cuba et même la Libye (Kabila fut également considéré avec bienveillance par la Malaisie, dont le Premier ministre Mahathir bin Mohamad était un grand ami du Zimbabwéen Robert Mugabe).
Tout à l'orgueil d'avoir chassé Mobutu, fût-ce en chevauchant le tigre des armées étrangères, Kabila et les siens eurent tendance à négliger le fait que les dix années précédentes avaient achevé de ruiner ce qui restait de l'économie : les pillages de 1991 et de 1993 avaient détruit le tissu industriel, tandis que la rupture avec les institutions financières internationales, consommée en 1992, avait fait obstacle à tout nouvel investissement. La production de cuivre et de cobalt, qui atteignait 500.000 tonnes pour le métal rouge et 17.000 tonnes pour le cobalt à la fin des années 1980, n'était plus respectivement que de 37.000 et 3.800 tonnes huit années plus tard.
Cependant, malgré son manque d'expérience, l'équipe de Kabila, dès son arrivée à Kinshasa en 1997, s'était remise au travail. En décembre de la même année, elle présentait à Bruxelles un programme triennal ambitieux qui mettait l'accent sur la remise en état des infrastructures de transport, d'eau et d'électricité, sur la réhabilitation de l'agriculture, l'appui à la restructuration du secteur industriel et la lutte contre le chômage. Pleins d'espoir, les simples citoyens prirent l'initiative de réhabiliter les ministères, d'assainir les villes, de curer les égouts... Ces mois-là sont l'objet, aujourd'hui encore, d'une incurable nostalgie : les salaires commençaient à être payés, il était même question de verser des arriérés, d'honorer les pensions !
Le plan triennal, présenté lors de la Conférence des amis du Congo qui se tint à Bruxelles en décembre 1997, fit l'objet d'une fin de non-recevoir : Kabila n'inspirait pas confiance. En bon élève de Mao, il décida alors de ne plus compter que sur ses propres forces et imposa à l'économie une orientation beaucoup plus dirigiste. Malgré cela, la sortie du franc congolais, le 30 juin 1998, fut un réel succès et sa devise sonnait comme un défi : «une monnaie forte pour un peuple uni». L'apparition des nouveaux billets, frappés des symboles nationaux comme l'effigie de Lumumba, fut accueillie dans la ferveur populaire.
En dépit de ses convictions personnelles qu'il ne se privait pas d'exprimer, le président finit par céder aux arguments du gouverneur de la Banque centrale du Congo, Jean-Claude Masangu, et en juin-juillet 1998 le Congo, acceptant le principe de la continuité de l'Etat, reprit le paiement des arriérés de la dette. C'est l'éclatement de la guerre en août 1998, qui conduisit les dirigeants congolais à redistribuer les cartes : conscient de la réalité du complot international qui se tramait contre lui, Kabila, au début du mois d'août 1998, refusa dès lors de rencontrer les membres du Fmi de passage à Kinshasa....
Il n'ignorait pas que cette nouvelle guerre était, elle aussi, financée par certaines sociétés étrangères, aussi désireuses que le Rwanda et l'Ouganda d'installer à la tête du pays un autre dirigeant, plus sensible à leurs intérêts, plus «rationnel», plus «au fait de l'économie moderne».... Il n'est pas inutile de rappeler qu'un fonds de 10 millions de dollars avait ainsi transité d'une banque bruxelloise vers une banque de Kigali, et cette somme avait, en quelque sorte, préfinancé la rébellion. Un juge belge saisi du problème posé par le pillage desressources naturelles, a fini par s'inquiéter de l'origine de ces fonds et fait bloquer, pour enquête, plusieurs comptes de résidents étrangers alimentés par les ventes de minerais en provenance du Kivu.
Kabila à contre-courant
Dès le début de la deuxième guerre, Kabila, isolé et partout mis en accusation, retrouva, en matière économique également, ses réflexes de chef de guerre. Il multiplia les mesures autoritaires qui se révélèrent plus contre-poroductives les unes que les autres - interdiction de toute transaction en monnaie étrangère et fermeture des bureaux de change, centralisation des ventes de diamants et création par décret-loi, d'une Bourse congolaise des matières premières censée commercialiser 70% de la production des minerais et des pierres précieuses. Les transactions devraient s'effectuer au taux officiel, surévalué par rapport au taux parallèle, tandis que les étrangers se voyaient interdire l'accès à l'exploitation des comptoirs de diamants.
Dans un pays comme le Congo, où chacun se débrouille comme il peut, où les citoyens ont appris dès leur plus jeune âge à ignorer et à contourner les prescriptions de l'Etat, de telles mesures ne pouvaient qu'encourager la fraude massive. Les diamants s'écoulèrent ainsi le plus naturellement du monde via les capitales voisines. Au cours des premiers mois de 1999, le diamant artisanal ne rapporta plus à l'Etat que 18,7 millions de dollars, contre 328,7 l'année précédente !
Maladroitement, Kabila tenta aussi d'atténuer les effets de la guerre sur les plus pauvres. Renouant avec ses habitudes de maquisard, il avait toujours à portée de main de fortes sommes (des millions de dollars parfois) qu'il distribuait de la main à la main pour soutenir tel groupe de femmes, tel projet social, tel comité de pouvoir populaire acquis à sa cause. Aux yeux de la population, de telles pratiques rappelaient fâcheusement les moeurs de l'ancien parti unique de Mobutu...
La hausse vertigineuse des prix des produits alimentaires lui donna par ailleurs l'idée d'une mesure d'inspiration populiste, un Bureau national pour la promotion sociale. Des «magasins du peuple» s'ouvrirent dans la capitale, chargés d'acheter des denrées alimentaires auprès des grands importateurs et de les revendre à prix fixes. Mais, cette mesure, comme les autres, était vouée à l'échec, car les marchandises étaient immédiatement revendues plus loin et plus cher par d'autres intermédiaires, tandis que les cantines restaient vides.
Distraites des maigres bénéfices des sociétés d'Etat ou détournées de la Banque centrale, les sommes gérées directement par Kabila, dont il tenait, il faut le dire, un compte strict, ne servirent en aucun cas à son enrichissement personnel. Mais, distribuées sans contrôle, elles confirmèrent la mauvaise réputation de son régime, jugé archaïque. Cet argument était renforcé par la manière dont le président traitait tous ceux qu'il soupçonnait de corruption : qu'ils soient ministres, secrétaires ou membres de sa propre famille, il les envoyait séjourner quelque temps en prison, sans jugement. Après ce châtiment expéditif et arbitraire, les suspects retrouvaient leur poste.
Le moteur de la guerre
L'appétit pour les richesses du pays, le désir d'y accéder à bas prix fut-il la principale motivation de la deuxième guerre ? Les Congolais n'ont aucun doute à ce sujet, et les trois rapports publiés par les Nations Unies, consacrés au pillage des ressources naturelles, les ont confortés dans cette idée.
La disgrâce de Kabila repose cependant sur une raison plus profonde, qui explique pourquoi, au-delà du souci de leur sécurité et du goût du lucre, les pays de la région ont exigé un droit de regard sur le régime à mettre en place à Kinshasa. S'il était à ce point urgent de détrôner Kabila, dictateur certes, mais guère plus que d'autres, n'est-ce pas aussi parce qu'il avait eu l'audace de prétendre déconnecter le Congo des circuits dominants qui mènent du Sud vers le Nord ? Parce qu'il avait tenté d'aller à contre-courant . Ne serait-ce pas parce que d'autres pays d'Afrique, suivant l'exemple du Congo, auraient pu être tentés de réduire leur dépendance par rapport au reste du monde ?
Rappelons que les projets fondés sur l'idée de «renaissance africaine» ont pour ambition de mieux intégrer le continent aux circuits économiques mondiaux, et le Congo est un maillon essentiel à la réussite de cette ambition. Dans cette perspective, il apparaît que l'objectif à long terme de la guerre menée au Congo fut de remettre le pays sur cette trajectoire-là, de mieux l'intégrer à l'économie mondialisée. Mais, à la différence des guerres de conquête coloniale, et un siècle après que les mercenaires à la solde de Léopold II eurent ouvert le bassin du Congo au commerce international, l'entreprise, cette fois, ne fut pas confiée à des armées étrangères, mais à des troupes africaines.
C'est en cours de route, alors qu'il apparut que les hostilités allaient se prolonger, que les chefs de guerre (ougandais, rwandais ou zimbabwéens) confondirent la fin et les moyens : ils se lancèrent brutalement dans le pillage à court terme, à des fins d'enrichissement personnel ou pour financer l'effort de guerre. De ce point de vue, on peut dire que l'entreprise d'exploitation, telle qu'elle fut organisée par les Africains, fut plus brutale encore que celle qu'avaient menée les colonialistes d'antan. Sans mesure, les seigneurs de la guerre ont fait jouer la loi du plus fort. Si les grandes puissances et les sociétés minières ont cherché à chasser Kabila pour atteindre des objectifs à long terme, les «opérateurs» sur le terrain ont, pour leur part, nourri des ambitions beaucoup plus limitées : s'emparer de tout ce qu'ils avaient sous la main, et au plus vite.
Un horld-up mené en plusieurs étapes
C'est dès le début de la première guerre du Congo en 1996, que la prédation avait commencé, mais elle avait été occultée par le drame des réfugiés hutus et par la perspective de la chute probable du régime de Mobutu. C'est en vain que les Congolais «libérés» avaient alors dénoncé le fait que, depuis Goma, Kisangani, Lubumbashi, Kinshasa, les avions qui transportaient des renforts et du matériel militaire repartaient en direction de Kigali et de Kampala chargés de meubles, de véhicules, d'appareils électroménagers et audiovisuels...
Il fallut attendre 2001, soit près de trois ans après le début de la deuxième guerre, pour que, à l'initiative de la France, le Conseil de sécurité de l'Onu soit saisi du problème et qu'un groupe d'experts soit chargé de procéder à une étude sur le pillage des ressources naturelles du Congo opéré durant la période des hostilités. En juillet 2001, puis en novembre de la même année et enfin en octobre 2002, trois rapports furent ainsi publiés, décrivant avec force détails les étapes d'une entreprise toujours plus systématique.
«Durant la première année (de la deuxième guerre), nos hommes ont surtout fait du renseignement, exploré les potentialités économiques», me confiait un ami rwandais en août 1998. Le premier rapport de l'Onu confirme : «Ougandais et Rwandais, officiers supérieurs et leurs associés se rendaient parfaitement compte du potentiel de ressources naturelles que recelait l'Est du pays et savaient où les trouver (...). De nombreux récits entendus à Kampala, il ressort que les partisans de la décision de s'engager dans le conflit se recrutaient parmi les officiers supérieurs qui avaient déjà servi dans l'Est du Zaïre pendant la première guerre et qui avaient déjà une idée des bonnes affaires que l'on pouvait déjà réaliser dans la région. (...). Les forces ougandaises se tenaient prêtes à entrer dans le pays et à occuper les régions dans lesquelles étaient situées les mines d'or et de diamants (...). La sécurité et des raisons politiques ont été invoquées comme motivation première de la décision des dirigeants politiques d'entrer sur le territoire Est de la République démocratique du Congo, tout indique que certains officiers de l'état-major avaient sans nul doute des desseins plus obscurs, à savoir des objectifs économiques et financiers. Quelques mois avant que n'éclate la guerre de 1998, le général Salim Saleh et le fils aîné du président Museveni se seraient rendus dans la région, et un mois après l'ouverture des hostilités, le général Kazini se livrait déjà à des activités commerciales.
Il faut, cependant, noter que dans les dernières années du régime Mobutu déjà, l'essentiel de la production de café de la province Orientale et de l'Equateur était commercialisé via l'Ouganda. Cette fraude pénalisait Kinshasa, mais elle contribuait à l'équilibre de la balance commerciale de l'Ouganda.
Puis, plus loin : «Dans le secteur minier, la société minière du Kivu (Sominki) avait constitué en différents endroits des stocks de colombo-tentalite pour une durée globale de sept ans. A partir de fin novembre 1998, les forces rwandaises et leurs alliés du Rcd ont organisé l'enlèvement de ces stocks et leur transport à Kigali. De 2.000 à 3.000 tonnes de cassitérite et de 1.000 à 1.500 tonnes de coltan ont ainsi été prélevées dans la région, entre novembre 1998 et avril 1999 (...). Il a fallu près d'un mois au Rwandais pour transporter par air ce coltan à Kigali».
Les Ougandais sont également montrés du doigt : «Fin août 1998, les troupes du général Kazini se sont éclipsées, emmenant avec elles les stocks de bois d'oeuvre appartenant à la société d'exploitation forestière Amexbois, sise à Bangboka. En décembre de la même année, le même général a ordonné la confiscation de tout le stock de bois de la société La Forestière. En janvier 1999, dans la province de l'Equateur, Jean-Pierre Bemba et le général Kazini ont organisé une importante opération visant la confiscation de café en grains. Il a fallu deux mois pour transporter d'aussi énormes quantités de café. La province produisait auparavant 60% du café robusta produit dans le pays». A la suite de ces saisies, il ne se trouvera plus, pendant un an, aucun stock de café à exporter dans les localités de Bumba, Lisala, Bosonzo, Binga et Midembo. La Société congolaise de café, qui était la plus grande détentrice de stocks de la région, fera faillite.
Des usines ont été systématiquement démantelées, comme la raffinerie de sucre de Kiliba au Sud-Kivu. Le rapport établit que les militaires rwandais, aussitôt qu'ils s'étaient emparés d'une ville, prenaient systématiquement pour cibles les banques locales, utilisant les hommes du Rcd pour ramasser l'argent, tandis que leurs soldats armés encerclaient la banque. A la banque Kisangani, succursale de la Banque centrale, on a ainsi soustrait l'équivalent de 1 à 8 millions de dollars. L'opération s'est déroulée en août 1998, et cela, alors que des fonctionnaires de la Banque centrale et du ministère des Finances venaient d'y déposer l'argent destiné au paiement des fonctionnaires ! Au même moment, plusieurs banques de la province de l'Equateur recevaient la visite des hommes de Jean-Pierre Bemba, dont les troupes avaient reçu l'ordre de vider systématiquement les comptes au lendemain de la chute de la ville. 400.000 dollars furent ainsi prélevés à Bumba, 500.000 dollars à Lisala et 500.000 dollars à Gemena.
A ces pillages commandités par des chefs de guerre désireux de se constituer un butin se sont évidemment ajoutées d'innombrables exactions individuelles, les soldats dérobant l'argent liquide des simples citoyens, s'emparant des véhicules privés, des meubles...
Autrement dit, durant plus d'un an, les troupes rwandaises, ougandaises et, dans une moindre mesure, burundaises (ces dernières se tenant sur leur frontière), se sont livrées à un véritable hold-up sur les ressources de l'Est du Congo, avec la complicité des rebelles locaux qui recevaient les miettes du butin.
La première version du rapport suscita un tollé général dès sa publication. Les pays concernés démentirent les accusations de pillage, et les membres du Conseil de sécurité, sous l'impulsion des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, récusèrent le document en soulignant que les pays alliés de Kinshasa, et plus particulièrement le Zimbabwe, avaient été épargnés par les investigations.
Les intérêts bien compris du Zimbabwe
L'Ivoirienne Safiatou Ba-N'Daw, présidente du groupe d'experts (et qui devait être déchargée de ses fonctions par la suite), fit même état de menaces et de pressions à son égard. Il était donc urgent de revoir la copie. Le deuxième rapport, présenté en novembre 2001, apporte des précisions à propos des engagements et des motivations du Zimbabwe.
Il ne fait aucun doute que, depuis le début de l'aventure, le Zimbabwe était intéressé par l'établissement de liens commerciaux avec le Congo. En effet, le président Mugabe avait tiré les leçons de l'intervention de son armée au Mozambique dix ans plus tôt : cet engagement avait permis au Zimbabwe de s'assurer le contrôle du «corridor de Beira» (reliant Harare au port de Beira, sur l'océan Indien), mais il ne s'était pas accompagné de projets de développement économique. Dès que se termina la guerre opposant le gouvernement du Mozambique à la Renamo (Résistance nationale mozambicaine, guérilla de droite), les sociétés sud-africaines s'imposèrent sur le jeune marché mozambicain.
Au Congo, le Zimbabwe veilla donc à ne pas prendre de risques : dès la première guerre, des projets de coopération économique à long terme furent mis en chantier. La Zimbabwean Defense Industries, une société dépendant du ministère de la Défense, décrocha ainsi un contrat de vente de produits alimentaires et de matériel aux troupes rebelles. Et lorsque Harare décida, en août 1998, de se porter au secours de Kinshasa, le président Mugabe, qui était déjà en difficulté sur le plan financier, ne tarda pas à s'entretenir de la facture avec Laurent-Désiré Kabila. C'est alors qu'une coopération économique plus étroite, sous la forme de joint-venture, fut envisagée. Fruit de cette politique, la compagnie Sengamines, dans laquelle se retrouvèrent d'importantes personnalités zimbabwéennes, se vit, en 1999, accorder pour vingt-cinq ans le contrôle de deux des plus riches concessions de la Miba (Minière de Bakwanga), qui exploite le polygone diamantifère de Mbuji-Mayi, au Kasaï Oriental. Ces deux concessions, considérées comme le joyau de la société, puisqu'elles renfermèrent ses principales réserves d'exploitation, représentent une valeur de production potentielle estimée à plusieurs milliards de dollars.
Cette coentreprise prévoyait notamment un partenariat entre la société Osleg (Operation Sovereign Legitimacy), une entreprise zimbabwéenne créée pour la circonstance, et dirigée par le général Vitalis Zvinavashe, commandant les forces zimbabwéennes au Congo, et la congolaise Coimiex (Compagnie d'importation et d'exportation). Cette dernière, une société à participation publique et privée, agissait en tant que plate-forme principale du gouvernement pour les transactions commerciales tout en étant directement attachée à la présidence.
Les activités de la Sengamines ont suscité beaucoup d'animosité au Kasaï, où l'on s'interroge encore sur le montant des taxes rétrocédées au gouvernement central sur la légalité des exportations de diamants qui prenaient parfois directement la direction de Dubaï. Indignée, la population locale assure même que, pour aller plus vite, les Zimbabwéens ont chargé des sacs de terre, censée contenir des diamants dans des avions militaires et que les troupes, dans des villages comme Senga Senga et Chibwe, n'ont pas hésité à chasser les habitants, artisans et cultivateurs !
Avec le temps, la présence zimbabwéenne, bien accueillie au début, a été de plus en plus mal vécue. C'est ainsi qu'à Mbuji-Mayi, la ville du diamant, les militaires zimbabwéens qui gardaient les concessions de la Miba se sont fait payer par des illégaux désireux de pénétrer sur le polygone minier, qu'ils se sont à l'occasion transformés en miliciens, participant même à des affrontements armés, ainsi que le souligne un rapport d'Amnesty International. Par ailleurs, soucieux d'accélérer le rythme des prospections, les Zimbabwéens n'ont pas hésité à recourir à la dynamite, au risque d'endommager les gisements...
Pendant longtemps, la population congolaise a toutefois fait la différence entre les accords commerciaux conclus entre le Zimbabwe et le Congo et les prédations commises par les rebelles et leurs alliés. Ne serait-ce qu'en raison du fait que le Zimbabwe avait été invité par le gouvernement en place et qu'il se référait aux dispositions en vigueur au sein de la Sadc (la Conférence de développement des Etats d'Afrique australe) prévoyant qu'en cas d'agression, tout pays membre a le droit de faire appel à la solidarité de ses partenaires.
De nombreux Congolais considèrent ainsi que le Zimbabwe, à l'instar de l'Angola et de la Namibie, a contribué à préserver l'unité du pays, à faire échouer des plans de partition et de mise sous tutelle. D'autant que les forces zimbabwéennes ne se sont pas non plus livrées à des pillages sauvages, à des massacres, à des déprédations comparables à ce qui s'est passé dans l'Est. Bien au contraire : à Mbandaka, entre autres, j'ai vu les soldats du Zimbabwe partager leurs rations militaires avec la population locale et assurer certains soins de santé. Mais, ils ont aussi entretenu des relations avec les jeunes femmes, prostituées ou non, contribuant ainsi à la propagation du Sida. Et le troisième rapport des experts de l'Onu (octobre 2002) souligne également que si les forces de défense zimbabwéennes ont été «les principaux garants de la sécurité du gouvernement contre ses rivaux dans la région, les officiers supérieurs de ces forces se sont personnellement enrichis (...) sous couvert d'arrangement visant à rétribuer le Zimbabwe pour sa prestation des services militaires». |